Selon les plus récents sondages, une nouvelle formation politique menée par l’ancien ministre péquiste François Legault balaierait le Québec, récoltant entre 30 et 40% des votes. Si elle fusionnait avec l’ADQ, la victoire serait encore plus impressionnante. Les tribunes médiatiques ont tendance à présenter une telle fusion comme naturelle, voire incontournable, puisque l’ADQ et la Coalition pour l’Avenir du Québec sont des groupes dits de « centre-droite » qui proposent de nouvelles idées et une réforme majeure du modèle québécois. Les textes sortis par la CAQ, ainsi que les interventions publiques de M. Legault suggèrent autrement. Elles démontrent que la « gauche efficace » de François Legault n’est rien de plus qu’une version « lite » de l’étatisme du Parti Québécois, qui n’a que peu en commun avec la vision de liberté personnelle et économique prônée par la droite québécoise.
En économie, il propose le retour à un nationalisme économique plus agressif et plus interventionniste que celui du gouvernement actuel. La CAQ voudrait maintenir ou augmenter les subventions accordées aux entreprises par le gouvernement du Québec. Au moment actuel, ils totalisent plus de 4 milliards de dollars, un montant plus important que les revenus perçus par l’état québécois par l’impôt sur le revenu des sociétés (environs 3,8 milliards de $), et deux fois plus élevé (comme pourcentage de notre PIB) que la moyenne des subventions des autres provinces canadiennes. Si cette approche était la clé de la prospérité, comme les Legauistes le prétendent, on aurait déjà vu les résultats au lieu de se trouver, en termes de productivité et de richesse per capita, loin derrière plusieurs juridictions qui favorisent l’approche du libre marché.
Sous un gouvernement de la CAQ, la Caisse de Dépôt se verrait obligée d’investir d’avantage dans les entreprises québécoises et de créer un fonds de 5 milliards de $ pour acheter jusqu’à 49% des actions de plusieurs sociétés dans le secteur des ressources naturelles, sans égard à la valeur réelle de ces placements (l’avenir de plusieurs, dont ceux qui entendent exploiter les gaz de schiste et le gisement « Old Harry », demeure plus qu’incertain). L’Histoire nous démontre que cette stratégie, employée avec vigueur par les gouvernements libéraux et péquistes de la dernière génération, est loin d’être prometteuse pour le Québec—pensons aux échecs de la Gaspésia et des Ailes de la Mode—et que la Caisse, comme tout autre fonds de pension, devrait mettre l’accent sur le rendement à long terme pour ceux qui y contribuent, même si cela nécessite plus d’investissements à l’étranger.
Le nationalisme agricole de la CAQ semble être étrange et farfelu. Pour empêcher des gouvernements et spéculateurs étrangers de prendre le contrôle de nos terres cultivées, M. Legault propose d’utiliser l’argent des contribuables pour acheter systématiquement des terres agricoles et des fermes familiales pour ensuite les relouer, à long terme, aux fermiers québécois. C’est comme si on était de retour au Moyen Âge, ou du moins à l’époque de la Nouvelle-France, avec l’état caquiste comme seigneur et maitre de la campagne.
En santé, la Coalition Legault ne propose que des réformes modestes et des dépenses additionnelles. Les médecins seraient obligés de travailler plus qu’ils ne le font actuellement, et leur rémunération serait légèrement augmentée (grâce à une diminution des montants payés aux pharmaciens). Mais la CAQ exclurait toute réforme majeure du financement des hôpitaux et toute participation du secteur privée dans le système de santé. Elle poursuivrait donc l’approche perdante des derniers gouvernements péquistes et libéraux (Legault fut ministre de la santé dans le gouvernement Landry), qui ont investi des milliards de dollars supplémentaires sans aucune amélioration de la qualité des soins. Une formation politique confiante et lucide aurait le courage de suivre l’exemple de presque tous les autres pays de l’OCDE, qui permettent une participation importante du privée dans leurs réseaux respectifs (le Canada est le seul pays parmi les 28 qui ne permet aucune assurance privée générale) et obtiennent de meilleurs résultats tout en dépensant moins, en moyenne, que le Québec (le Canada est en sixième place en termes de dépenses comme pourcentage du PIB, mais en dessous de la moyenne quant à la qualité et l’efficacité de ses services).
En éducation, les idées de la Coalition sont plus tolérables sans être plus audacieuses. M. Legault veut surtout augmenter de 20% la rémunération des enseignants. En contrepartie, ceux-ci accepteraient que leur performance soit évaluée par l’état. Mais l’effet pratique de ces évaluations sur la qualité de l’enseignement serait difficile à déterminer, puisque même les professeurs les plus médiocres seraient toujours protégés par la sécurité d’emploi, et ils auraient le droit de porter leurs évaluations en appel à un nouvel ordre professionnel des enseignants que la Coalition propose d’établir.
Toujours prêt à proposer de nouvelles dépenses, M. Legault ne semble avoir aucun plan réel pour éliminer le déficit du Québec et mettre de l’ordre dans nos finances publiques. Il éviterait toute coupe majeure aux sociétés d’état et à la fonction publique, et ne toucherait pas aux programmes sociaux, qu’il a reconnus comme « sacrés ». Il refuserait cependant de baisser les taxes et les impôts des québécois, et ce sans exclure la possibilité de les augmenter.
Les idées de la CAQ ne sont pas nouvelles, et son approche ne représente guère le changement. Depuis le début des années 1980, chaque nouveau gouvernement du Québec nous a offert le même pari : qu’il serait possible de rendre l’état et les services publics beaucoup plus efficaces, sans changer leur nature ou leur taille, et sans demander des sacrifices de la part de la population. Mais toutes ces « autres façons de gouverner » et ces « réingénieries de l’état » n’ont strictement rien changé. Les problèmes demeurent et s’empirent dans plusieurs cas. François Legault représente la continuité avec cette approche, et les résultats seront probablement les mêmes. Ceux qui voient en lui un nouveau messie politique de la droite devraient se méfier. Il est loin de l’être. Et ceux qui ne voient que les sondages positifs et qui sont donc prêts à regarder le programme Legault avec leurs lunettes roses d’opportunisme devraient également se garder une petite gêne. Six mois peuvent être une éternité en politique. Vu de loin, François Legault peut incarner la promesse du changement et des désirs de la population sans représenter leur substance. Nul ne sait si cette popularité durera dans le contexte plus difficile et plus révélateur d’une campagne électorale. Il se peut très bien que les québécoises et les québécois le verront pour ce qu’il est; un vieux péquiste « décaféiné » et plus opportuniste qui ne leur offre rien de nouveau, et ne mérite pas leur confiance.