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Plaidoyer pour l’histoire économique du Québec

Cet article est cosigné par Vincent Geloso, économiste et professeur au HEC Montréal.

À partir de la rentrée 2014, tous les cégépiens devront suivre un cours d’histoire nationale du Québec contemporain. Le Ministre de l’Éducation supérieure Pierre Duchesne croit ainsi répondre « aux préoccupations d’une majorité de Québécois », qui selon lui estiment que l’enseignement actuel de l’histoire est insuffisant.

L’histoire peut être politiquement instrumentalisée et, selon la méthode, son enseignement peut renforcer les biais cognitifs des élèves ou leur en inculquer des nouveaux. Il y a certainement d’autre matières, comme l’économie, qui méritent autant d’attention, mais il est aussi vrai que l’enseignement de l’histoire a le potentiel d’amener de réels bénéfices à la société québécoise.

Placé devant le fait accompli, critiquer l’imposition de cours d’histoire à tous les cégépiens est futile. La question est donc : comment enseigner l’histoire de façon objective tout en développement les capacités intellectuelles des étudiants?

Il existe une solution qui répond à la fois aux besoins d’intensifier l’enseignement de l’histoire et de fournir aux élèves des outils qui peuvent, dans les mots de la Ministre Malavoy, les aider à « décoder le monde qui nous entoure ».

Cette solution, c’est l’enseignement de l’histoire économique du Québec.

L’économie et l’histoire : plus qu’un compromis, une synergie

L’histoire économique, connue aussi comme la cliométrie, vise à utiliser la théorie économique pour expliquer les changements sociaux, politiques et économiques que les sociétés ont vécus dans le passé. L’histoire permet de tester les théories, alors que les théories expliquent l’histoire. Elles s’alimentent mutuellement pour produire une science historique rigoureuse. Les étudiants peuvent donc à la fois apprendre les évènements qui composent l’histoire du Québec tout en développant les capacités d’en faire leur propre interprétation.

Lorsque des affirmations sont effectuées, même de nature non-financière, la théorie économique permet de fournir un cadre pour les tester. Ceci permet d’éviter que des rhétoriques politiques se servent d’affirmations mal fondées  pour se justifier. L’histoire économique ne peut  pas être javellisée par certains, et mystifiée par d’autres, puisque celle-ci est une science et non pas l’objet de rhétoriciens politiques qui la détournent à leurs fins.

L’histoire économique est d’autant plus objective que les historiens économiques utilisent des outils provenant de toutes les disciplines allant de la biologie (utilisation des tailles humaines pour mesurer l’évolution du niveau de vie dans les sociétés préindustrielles), de la démographie (la mortalité pour évaluer le niveau de vie et les attentes des individus), de l’archéologie (pour évaluer l’ampleur du commerce d’une région antique) et même de la climatologie (pour évaluer les contributions de l’environnement aux changements historiques).

Les lacunes de l’enseignement traditionnel

Les cours d’histoire traditionnels ont tendance à facilement confondre corrélation et causalité[1]. Les hypothèses se basent sur des données essentiellement qualitatives et, parfois, sur des théories épistémiquement douteuses comme l’ethnocentrisme et le déterminisme social. Souvent, on associe des changements économiques et sociaux à un changement de régime politique lorsque ceux-ci coïncident.  Cependant, l’explication de pourquoi et comment les changements ont eu lieu laisse souvent à désirer.

Par exemple, les canadiens-français affichaient un retard économique marqué vis-à-vis de leurs homologues d’origines britanniques dans les années suivant la Conquête. L’analyse traditionnelle, pour expliquer ce phénomène, tient peu compte des politiques publiques, de la réglementation, de l’intégration internationale des marchés et du régime de propriété terrienne : ça, c’est le domaine de l’histoire économique.  Par contre, elle accorde beaucoup d’importance à l’identité des détenteurs de pouvoir : ce sont les Britanniques qui, contrôlant la politique, ont mis sur pied un système économique qui les avantageait de façon indue. Autre explication traditionnelle: la culture paysanne, traditionnelle et catholique des Québécois d’antan reposait sur la solidarité et la communauté et ne se prêtait pas au modèle économique « imposé » par les Britanniques.

Même son de cloche par rapport à la révolution tranquille et au développement du Québec contemporain : selon l’interprétation dominante,  les progrès sociaux du 20e siècle auraient tous commencé suite à la publication du Refus Global.

Histoire et identité : se prémunir contre l’instrumentalisation

Ces interprétations traditionnelles ont des effets bien réels sur notre compréhension actuelle du monde moderne : elles laissent entendre que la société québécoise est de par sa nature même prédéterminée à ne pas profiter du capitalisme et de la mondialisation, et qu’être « maîtres chez nous » est la meilleure option pour le développement économique. Les interprétations actuelles de l’histoire divergent rarement du  « consensus » social-démocrate des professeurs québécois, qui ont tendance à identifier les clivages franco/anglo et capitaliste/prolétaire comme étant des explications passe-partout à presque tous les phénomènes. La vérité est infiniment plus complexe.

Par exemple, une étude cliométrique réalisée par Vincent Geloso démontre que le rattrapage économique des Québécois au 20e siècle s’est effectué principalement entre 1945 et 1975. Le niveau de vie des Québécois a augmenté conséquemment durant cette période. L’étude conclue que c’est l’augmentation de la productivité, et non les institutions sociales-démocrates instaurées durant la révolution tranquille, qui a causé le rattrapage du Québec. La théorie traditionnelle de la « grande noirceur », soit que le gouvernement de Duplessis ait été économiquement et socialement néfaste, est donc contredite de manière objective et vérifiable.

Choisir l’histoire « nationale » uniquement pour la période « contemporaine », est-ce vraiment valoriser l’identité québécoise, ou est-ce que le gouvernement espère que les nouveaux étudiants soient sensibilisés aux origines idéologiques du Parti Québécois? Accorder tant d’importance à cette période, qui marque l’avènement de la social-démocratie et du mouvement souverainiste, pourrait en soi être considéré comme une instrumentalisation indirecte de l’histoire. Ce ne serait pas la première fois que le gouvernement Marois utilise la question identitaire pour des gains politiques.

 La « neutralité » des professeurs d’histoire peut-elle être assurée? La Ministre Malavoy a senti le besoin d’intervenir en disant que « ce n’est pas de la propagande qu’ils font en classe ».

Lord Acton a fameusement dit que « le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ». L’historien britannique ne parlait pas uniquement des hommes politiques, mais aussi de ceux qui les jugent, faisant référence à une tendance chez les historiens à se montrer plus cléments avec les détenteurs de pouvoir. Il ajoute: « I cannot accept your canon that we are to judge Pope and King unlike other men, with a favourable presumption that they did no wrong ». Un avertissement précieux, considérant que la période historique qui sera enseignée couvre les années de gloire du Parti Québécois. Enseigner l’histoire économique est une manière efficace pour se prémunir contre cette tendance.



[1] Pour avoir une idée des catastrophiques absurdités que peut générer une confusion entre corrélation et  causalité, vous pouvez consulter ce récent  article qui explique la montée des inégalités économiques par l’augmentation de l’alphabétisation.