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Entrevue exclusive avec Yakov Rabkin

Avec la guerre civile en Syrie et la possibilité d’une intervention militaire américaine dans ce pays, le Prince Arthur Herald a jugé opportun de recueillir l’avis d’un spécialiste de la Russie, d’Israël, des religions et des identités politiques. Grégory Kudish s’est entretenu avec Yakov Rabkin sur la Syrie et l’idée d’une intervention militaire occidentale. Yakov Rabkin est professeur titulaire au département d’Histoire de l’Université de Montréal.

Pourquoi la Russie soutient-elle la Syrie et son gouvernement? Est-ce son seul allié au Moyen-Orient?

La Russie, comme la Chine et beaucoup d’autres pays, est opposée aux actions unilatérales en violation du droit international. La Russie a bien sûr des intérêts géostratégiques, car le long de ses frontières réduites depuis le démembrement de l’Union soviétique, plus de bases américaines l’entourent que du temps de la Guerre froide. De plus, la Russie ne veut pas voir la position américaine se renforcer, même si certains commentateurs russes disent que les Américains sont bienvenus de s’embourber en Syrie s’ils le souhaitent. Rappelons que l’ancien ministre des affaires extérieures de la Russie a dit au moment où les États-Unis commençaient la deuxième guerre en Irak en 2003: «si vous voyez un taureau enragé se précipiter vers le précipice,  laissez-le passer».

La Russie a une base navale en Syrie. Si les États-Unis bombardent la Syrie, pensez-vous que la Russie se sentira attaquée?

À l’heure actuelle, l’attaque occidentale contre la Syrie est peu probable. Si jamais la Syrie est bombardée, je suis sûr qu’aucun projectile américain ne sera tiré sur les installations russes. Les États-Unis n’attaquent pas ceux qui possèdent les armes nucléaires, même la Corée du Nord.

De son côté, la Russie ne veut pas voir encore plus de chaos au Moyen-Orient, tout près de ses frontières. Les Russes n’oublient pas que le printemps arabe est avant tout une réaction violente aux inégalités socio-économiques, aux conditions de vie de plus en plus difficiles pour la majorité des populations de ces pays soumis aux aléas de l’économie néolibérale contrôlée depuis l’Occident qui, par ailleurs, commence à sentir ce genre de violence sur son propre sol.

Dans les médias, on entend souvent dire que si les États-Unis ne bombardent pas la Syrie, ça va donner une raison à des dirigeants d’autres pays d’utiliser des armes chimiques contre leurs propres populations. Cet argument tient-il debout?

Non, pas beaucoup. Les États-Unis, le seul pays au monde à avoir utilisé les armes nucléaires et qui continuent d’utiliser les munitions à l’uranium appauvri, ont la force mais pas le statut moral pour agir comme gendarme du monde. Tandis que la Russie et la Chine veulent rétablir un certain respect du droit international public, les États-Unis préfèrent souvent jouer au lone cowboy qui fait fi de la loi. On dit souvent que la Russie « empêche la communauté internationale » d’agir en Syrie; or on oublie que la Russie et la Chine font partie, et non des moindres, de la communauté internationale.

Bien que la guerre civile en Syrie dure depuis plus de deux ans, comment se fait-il que ce ne soit qu’après que des armes chimiques aient été utilisées que Barack Obama ait envisagé une intervention militaire?

Il faut reconnaître que l’argument humanitaire ne sert d’habitude que de prétexte et dissimule des intérêts stratégiques. Ayant fait renverser des gouvernements démocratiquement élus aux quatre coins du monde (Iran, Chili, Guatemala) en y déclenchant une répression policière durant des décennies, les États-Unis ne se soucient non plus de la démocratie.

Dans le monde arabe, l’allié principal des États-Unis est l’Arabie saoudite, une monarchie autocratique arriérée sur plusieurs plans, y compris en termes d’égalité entre hommes et femmes. Par contre, les États-Unis s’attaquent aux pays les plus laïcs, les plus instruits et les plus égalitaires comme l’Irak, la Syrie et la Libye. Les interventions occidentales dans la région ont détruit les infrastructures modernes et laissé derrière elles un chaos.

Rappelons que lors de la dernière attaque contre l’Irak, ce pays était l’un des plus modernes dans la région. À l’époque, un général américain avait dit : « We will bomb them back to the middle ages». Et c’est exactement ce qui s’est produit. En créant un chaos, on peut empêcher ces pays d’être modernes. En monopolisant la modernisation, les États-Unis peuvent priver un pays des moyens de leur tenir tête. De la même manière qu’ils ont déstabilisé l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, les États-Unis ont réussi à déstabiliser la Syrie, pour le moment, sans intervention directe et donc à un moindre coût. Même si l’attaque occidentale n’aura jamais lieu, des menaces et des pressions, provoquant un exode de plus d’un million de civils, ont déjà déstabilisé la Syrie.

C’est également le cas de l’Iran, qui n’a pas attaqué un autre pays depuis trois siècles. Par contre, il a subit un coup d’État organisé par Londres et Washington en 1953 et une guerre initiée par l’Irak, armée et appuyée par l’Occident dans les années 1980. Lors de cette guerre, les États-Unis ont fermé les yeux sur les bombardements chimiques de la population civile ordonnés par Saddam Hussein, alors choyé par l’Occident. L’Iran est actuellement entouré de 52 bases militaires américaines et est constamment menacé d’attaques par les États-Unis et Israël, toutes deux puissances nucléaires. Ils accusent l’Iran, sans preuve à l’appui, de développer des armes nucléaires, ce que l’Iran nie et, à la différence d’Israël, adhère au Traité de non-prolifération. Pourtant, les sanctions occidentales contre l’Iran, comme celles contre l’Irak dans les années 1990, tuent des centaines de milliers de civils, y compris des enfants. On tue à cause d’une supposition.

Donc, en créant un chaos, les États-Unis ont un potentiel de reprendre un contrôle sur les pays du Moyen-Orient?

En effet, le chaos est devenu un instrument de domination.

Croyez-vous que ces fameuses «lignes rouges» à ne pas franchir, que sont notamment l’utilisation d’armes chimiques, constituent avant tout un prétexte plutôt qu’un argument solide pour une intervention étrangère? Surtout quand on sait qu’il n’est pas impossible que ces armes aient été utilisées par les rebelles syriens?

Je voudrais ouvrir une parenthèse linguistique. S’agit-il de rebelles ou de mercenaires? Ils sont payés et armés par le Qatar et l’Arabie saoudite. Quand les combattants, y compris beaucoup de non-Syriens, sont payés pour se battre, on les appelle mercenaires. Il s’agit de l’internationale sunnite, wahhabite, qui lutte contre l’État laïc de la Syrie et un gouvernement reconnu depuis des décennies qui, par ailleurs, avait collaboré avec les États-Unis dans la torture, dont a souffert au moins un citoyen canadien.

Aucune preuve n’a été présentée quant à la responsabilité de l’armée syrienne. Des Occidentaux pris en otage par les mercenaires en Syrie et récemment libérés affirment que ce sont les forces islamistes qui ont utilisé les armes chimiques.  Par ailleurs, il est curieux de voir la Grande-Bretagne proposer de condamner la Syrie au Conseil de sécurité de l’ONU, si on se souvient que c’est ce pays qui a introduit les armes chimiques au Moyen-Orient, en bombardant les Irakiens en 1920. L’histoire du 20e siècle reste instructive. Les lignes rouges existent mais elles sont tracées d’habitude plutôt pour des raisons stratégiques.

La Syrie est visée parce qu’elle est alliée à l’Iran, la bête noire de Washington depuis la révolution de 1978. Hier (le 9 septembre), la représentante des États-Unis à l’ONU a dit clairement qu’il fallait attaquer la Syrie pour envoyer un message à l’Iran. On commence à dévoiler les vraies raisons de cette attitude belliqueuse envers la Syrie. L’Iran ne menace, et ne peut menacer les États-Unis, mais essaie de leur tenir tête. Dans le monde unipolaire d’aujourd’hui, contrairement au temps de la Guerre froide, les États-Unis en ont perdu l’habitude et ne tolèrent plus ce genre de désobéissance.

Pensez-vous que la meilleure solution pour le conflit en Syrie est d’attendre que le conflit s’essouffle tout seul? Peut-on envisager d’autres types de sanctions, dont les sanctions économiques?

J’ai déjà mentionné les sanctions économiques appliquées à l’Irak qui n’ont pas tué Saddam Hussein, mais un million d’enfants. Je ne vois pas quelle serait la légitimité de telles sanctions, parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’une guerre civile, mais également d’une intervention étrangère. Les pays qui sont en train d’armer et former des groupes islamistes en Syrie, sont tous les alliés des États-Unis au Moyen-Orient.

Deux poids, deux mesures. Depuis un demi-siècle les États-Unis imposent un embargo sur Cuba parce que ce petit pays a choisi une voie de développement indépendante. Imaginez comment les États-Unis auraient réagi si le Canada ou le Mexique avait armé des groupes afin de renverser « le régime d’Obama »?

Est-il juste de dresser un parallèle entre les sociétés syrienne et irakienne? En effet, comme en Irak, la Syrie est composée de plusieurs factions ethniques qui ne s’entendent pas bien entre elles.

Cette analyse reflète la tradition occidentale de fomenter des tensions au sein de ces pays, de diviser pour régner. Au Moyen-Orient, qui faisait partie de l’Empire ottoman, le « multiculturalisme », ou plutôt une gestion assez souple des différences, est une tradition séculière. L’idéal de pureté raciale et ethnique est étranger au Moyen-Orient, l’homogénéité ethnique ou religieuse ne s’y trouve nulle part. En fait, elle ne se trouvait même pas en Europe avant que des guerres meurtrières aient homogénéisé la population au 20e siècle par l’extermination ou le transfert de millions de civils appartenant à des minorités.

Les frontières au Moyen-Orient ont été largement tracées à Londres et à Paris lors de la Première Guerre mondiale. Elles reflètent les intérêts stratégiques et économiques des puissances coloniales plutôt que la composition ethnique ou religieuse de cette région. Après la Seconde Guerre mondiale, des accommodements complexes des différents groupes s’articulent dans le cadre d’États indépendants modernes, et cela plutôt par coutume et négociation que par la force. Or, du moment où interviennent les États-Unis, comme en Irak, cette unité nationale éclate et on met en relief des sunnites, des chiites, des kurdes.

Mais ne croyez-vous pas que certains pays sont plus aptes à gérer les différends que d’autres?

Je crois que l’Irak et la Syrie ont assez bien géré les différends au sein de leurs populations. C’était des pays stables, qui n’ont certes pas la démocratie à l’occidentale, mais qui sont restés debout dans des circonstances assez difficiles. Ils n’étaient pas des failed states.

Mais dans le cadre d’une guerre civile, un gouvernement qui utilise la force ne risque-t-il pas de réanimer certaines rivalités qui datent depuis des siècles, voire des millénaires?

Cette analyse qui ne me convainc pas. On l’a utilisée en Yougoslavie, en URSS. Fomenter les forces séparatistes, nationales ou religieuses, est une tactique que l’on voit en œuvre dans le démembrement de ces deux pays. Rappelons que c’est la reconnaissance par l’Allemagne de la Croatie qui a déclenché la guerre en Yougoslavie, et son éclatement. On affirme que les différents groupes ethniques et religieux n’attendent que sortir du cadre national, que le séparatisme est en quelque sorte « naturel ». Il faut toujours se méfier des tentatives d’interpréter des phénomènes sociaux, politiques ou économiques comme « naturels » car c’est ainsi que l’on arrive à cacher les vrais enjeux et les vrais intérêts, qu’il s’agisse du « tsunami économique » ou de la « chute du Mur de Berlin ».

Les tensions parmi des groupes nationaux et religieux n’ont rien de naturel, elles ne sortent pas seules à la surface du moment où le gouvernement s’affaiblit. Ces tensions sont d’habitude fomentées et cultivées. En Yougoslavie, le taux de mariage mixte entre différentes ethnies dépassait 50%. L’existence d’un peuple soviétique multiethnique n’était pas qu’un mythe. A fortiori, au Moyen-Orient, les différents peuples avaient toujours trouvé un moyen de cohabiter. Rappelons que les minorités juives ont vécu dans les pays arabes de façon beaucoup plus harmonieuse qu’en Europe.

Si Bachar al-Assad est détrôné du pouvoir, la minorité alawite risque-t-elle de subir des persécutions de la part du futur gouvernement syrien?

Si des leaders politiques agissent dans cette direction, oui, c’est possible. Mais, rien n’indique que ce soit inévitable car il ne s’agit pas d’antagonismes réprimés parmi les groupes qui y ont cohabité, malgré tout, depuis des siècles. Il ne faut projeter sur le Moyen-Orient l’histoire proprement européenne, avec ses expulsions des non chrétiens de l’Espagne après la Reconquête en 1492 ou des Allemands des Sudètes dans les années 1940.

Quel rôle Israël incarnera-t-il dans l’éventualité d’une intervention américaine en Syrie?

Les intérêts d’Israël sont servis par le chaos en Syrie. Israël a déjà bombardé quelques foyers de technologie moderne en Syrie et ne veut permettre à aucun pays d’acquérir une parité technologique. N’oublions pas que toute la rhétorique de la «menace iranienne » prend ses origines au sein du lobby sioniste à Washington.[1] Israël voit déjà ses objectifs atteints par le chaos en Irak et en Syrie. Ces pays ne peuvent plus s’opposer à Israël; ils arrivent à peine à survivre. En plus, l’Iran est affaibli par les sanctions occidentales. Donc, Israël qui est souvent vu comme une tête de pont de l’influence européenne et américaine dans la région a sûrement bénéficié des actions occidentales au Moyen-Orient.



[1] Voir mon analyse : http://www.cerium.ca/La-campagne-contre-l-Iran-le-lobby

 Source de la photo : http://www.brightonandhoveprosynagogue.org.uk/news/professor-yakov-rabkin/