HomeCulture et sociétéEntrevue avec l’auteur de l’ouvrage « Le journal sans journalistes » Éric Le Ray, deuxième partie

Entrevue avec l’auteur de l’ouvrage « Le journal sans journalistes » Éric Le Ray, deuxième partie

Prince Arthur Herald: Vous opposez un quatrième pouvoir, celui des médias traditionnels constitué de journalistes professionnels, fortement remis en cause, à un cinquième pouvoir, celui des gens ordinaires. Pouvez-vous développer cela ?

 

Éric Le Ray : Il faut comprendre qu’il y a eu différentes phases :

La Galaxie Gutenberg ou la première révolution industrielle

L’imprimerie a été inventée en Asie. L’invention de la typographie par Gutenberg et de l’écriture mécanique va remplacer, en Europe puis dans le monde, l’écriture manuelle des calligraphes. Les nouveaux médias copient les anciens dans un premier temps avant de coexister entre eux puis de s’en détacher et de devenir à leur tour dominants et indépendants afin de remplacer les anciens médias. On passe ainsi par une phase de copiage, de complémentarité et de remplacement. Cette révolution technologique répond aux besoins massifs en livres imprimés suite au développement important des universités et des écoles au Moyen-Âge associé à une démographie galopante suite aux guerres, aux croisades et aux épidémies qui ont laissé les pays d’Europe sans population. Il fallait former les premières générations d’hommes et de femmes libres, les fils et filles de bourgeois, les gens des bourgs, artisans, petites noblesses, religieux, militaires, métiers libéraux comme médecin, vétérinaire, hommes et femmes libres qui sortaient du monde agricole et de la condition de cerf, pour s’orienter vers les métiers du monde préindustriel. Cette révolution de société silencieuse nous explique Jean-Yves Mollier, s’accompagne donc aussi d’une révolution de support et est souvent associée à une première vague de mondialisation et au développement de l’ère préindustrielle. Le développement de la typographie et de l’impression sur papier chiffon sur des principes de fabrication et de production, pour l’imprimerie avec caractère mobile et pour le papier en chiffon, sont venues de Chine et de Corée et vont être au cœur de cette première révolution. Le papier chiffon remplace le papier végétal et le papier sur support animal, plus résistant au temps, mais plus long à fabriquer. C’est aussi l’ère de la maitrise des règles de navigation et de l’énergie naturelle venue du vent ou de l’eau avec la science des moulins par l’intermédiaire des échanges, ceux associés aux premières croisades et à la redécouverte, après celle des hommes du Nord, les Vikings, du Nouveau Monde, celui des Amériques et celle des Indes et de l’Asie. C’est aussi la redécouverte, avec la période du haut Moyen-Âge et de la Renaissance, à partir de la naissance de la typographie en 1450, des écrits des philosophes et des humanistes grecs et romains grâce le plus souvent aux chrétiens d’Orient ou aux communautés juives. Ils avaient souvent la fonction de traduction et de transmission sous la domination musulmane dans l’Empire ottoman naissant après la conquête de Constantinople et la fin de l’Empire byzantin et bien sûr en Espagne.

La Galaxie Marconi ou la deuxième révolution industrielle

L’invention de la rotative au XIXe siècle est aussi associée, à la machine à vapeur et à l’apparition de l’électricité. Ces sources d’énergie permettent à l’homme de devenir autonome par rapport aux sources d’énergie naturelles comme le vent, l’eau et la force musculaire humaine ou animale. Elles facilitent ainsi une seconde vague de mondialisation associée à une révolution industrielle et à la mécanisation des processus de production avec l’abandon de la mécanique fondé sur le bois au profit de la mécanique fondé sur le fer. Politiquement, grâce à la période de la Renaissance, c’est aussi le passage des sociétés traditionnelles monarchiques fondées sur la naissance, vers les sociétés évolutives fondées sur le travail, le salaire et la compétence. C’est aussi le développement du droit individuel et de la démocratie participative aux dépens du communautaire et du collectif. C’est aussi avec ces journaux imprimés sur rotative à gros tirage l’apparition des médias de masse comme la télévision, la radio, le cinéma, la photographie ou le télégraphe avec l’électricité. C’est aussi l’apparition de la couleur et la création de réseaux de distribution national et international modernes utilisant les diligences avec des chevaux puis le train. C’est aussi l’apparition du vélo, de l’automobile puis de l’aviation.

L’informatisation et la troisième révolution industrielle ou le passage d’un monde hiérarchique de masse à un monde hétérarchique interactif sur une base individuelle

Ce modèle dit de Gutenberg où l’on imprime et on diffuse l’information va passer par différentes formes de mécanisation, d’industrialisation puis d’informatisation jusqu’en 1993, à la fin du XXe siècle, date où l’on va voir apparaître en Israël, la première presse numérique de l’histoire, de marque Indigo, sur le marché international. Mais jusqu’à ce jour, c’est le modèle dit de Gutenberg, complété par la rotative de Marinoni au XIXe siècle pour permettre l’impression de masse, qui va dominer le marché de l’imprimé et qui est remis en cause par la révolution numérique associée à l’informatisation et à l’Internet de première génération à la fin du XXe siècle. J’ai publié en 2009 ma thèse sur « Marinoni, le fondateur de la presse moderne », aux éditions l’Harmattan.

On assiste à une inversion du processus de production et de diffusion de l’information. Si avant on imprimait pour diffuser ensuite les données, avec l’apparition des premières presses numériques associées aux ordinateurs et au réseau internet, on va assister à la diffusion des données et des informations dans un premier temps pour ensuite qu’elles soient imprimées sur des supports analogiques comme le papier. On va ainsi d’abord diffuser l’information et imprimer dorénavant cette même information seulement en fin de parcours. Ce qui caractérise ces deux modèles c’est la dimension hiérarchique pyramidale de l’organisation, associée au monde industriel. Il y a un centre et des périphéries. Cette organisation est à l’image de l’organisation de la société industrielle occidentale, de son économie, de son mode de gouvernance et de la façon dont les gens se comportent et du pouvoir qu’on donne á chaque individu depuis des milliers d’années. Un pouvoir qui est devenu individuel et qui est sorti du religieux où l’homme ne se situait pas comme source de sa propre créativité. Puis de la philosophie où l’homme au contraire se situe comme source de sa propre créativité. De ces deux périodes émergera le règne de la science et de la technologie. Le règne du savoir et de la connaissance. Un règne bien fragile qui accouche d’un règne où l’on renforce celui des gens ordinaires.

La Galaxie Steve Job ou les débuts de la révolution numérique post-industrielle et du cinquième pouvoir des gens ordinaires

La révolution post industrielle d’aujourd’hui construite autour de l’Internet, de l’infonuagique, des médias sociaux et des technologies numériques mobiles s’est d’abord appuyée sur l’ère de l’ordinateur individuel de Steve Job associé à Internet et à la mécanique virtuelle qui prolonge celle du bois et du fer. Cette révolution aboutit à l’émergence d’une société post capitaliste fondée sur les services, la connaissance et l’intelligence où chaque individu devient son propre entrepreneur à travers l’exploitation de son capital intellectuel. Il en résulte l’émergence de nouvelles façons de faire, de concevoir, de penser, d’organiser sa vie, d’élaborer et de gérer une entreprise ou sa vie personnelle. Guy Millière, dans son livre sur la septième dimension, explique la différence entre le fonctionnement industriel d’une société et celle d’une société postindustrielle : « Le fonctionnement industriel repose sur la production de marchandises matérielles et implique une utilisation importante de main d’œuvre dans le secteur produisant ces marchandises matérielles. Le fonctionnement postindustriel repose quant à lui, sur une production immatérielle (vente de brevets, de services, de savoir-faire) et implique un glissement graduel de la population active vers le secteur correspondant à cette production immatérielle (…). La logique économique du fonctionnement postindustriel a pour matériau essentiel et presque unique l’innovation, la création et la connaissance ; les sociétés postindustrielles sont dans une situation de dépendance matricielle par rapport à l’efficacité des institutions d’enseignement et à la performance des moyens d’information (…). Le fonctionnement postindustriel remet fondamentalement en cause les procédures centralisatrices et fait éclater les structures que ce fonctionnement suscite. Il brise les anciens clivages de la division du travail et fait de chacun un décideur potentiel »

Jamais une invention n’avait donné autant de pouvoir à un individu. Après la naissance de l’écriture, l‘imprimé apportera une autre dimension à l’homme et à l’universalité de la conscience. L’ère de l’ordinateur individuel associé à Internet est l’ère de la révolution individuelle de l’individu qui affirme sa liberté individuelle, celle de la conscience, de la raison et de la connaissance aux dépens de l’irrationnel, des croyances, des superstitions et de l’opinion. Cette révolution se traduit par un prolongement technologique, scientifique et économique organisé sur une base hétérarchique en réseau ou chaque individu devient en même temps un centre et une périphérie pour lui-même et les autres. Il devient donc autant une périphérie qu’un centre et inversement. Il devient son propre média pour lui-même et pour les autres. Chacun devient son propre entrepreneur avec un rapport complémentaire aux autres ou chaque membre d’une communauté peut apporter sa contribution et sa créativité. Pour George Gilder du MIT, cela se traduit par « une complémentarité synergique de singularités créatives individuelles ». Pour Guy Millière c’est l’affirmation d’un passage vers une sixième dimension « Aux quatre dimensions qui structurent l’espace-temps, la cinquième dimension concerne leur déplacement à travers l’espace-temps, s’ajoute la dimension constituée par la réalité virtuelle où l’on est dans l’univers du web ». La société post industrielle et post capitaliste semblent ainsi se recomposer sur cette sixième dimension, avec un ensemble d’entreprises « plateforme » fonctionnant d’une façon « hétérarchique » en réseaux connectés aux réseaux mondiaux. Les quatre ou cinq dimensions sont propres à l’ère industrielle, mais préparent à la révolution postindustrielle. Si on résiste au développement de cette sixième dimension, dont le cœur est Internet avec ses différentes applications, nous risquons de vivre non pas une révolution qui nous amènera vers un nouveau progrès de l’humanité et une nouvelle forme de mondialisation de masse à l’échelle individuelle et personnalisée, mais vers un déclin global. La septième dimension c’est un lieu, une position, c’est être l’observateur de ces échanges transversaux entre ces six dimensions. C’est la position que nous essayons d’avoir afin d’être cette dimension, d’être ce lieu d’une nécessaire réflexion que je partage ici avec vous, avec d’autre.

 

Written by

Éditeur en chef du Prince Arthur Herald.